Rencontre avec les créateurs des Cités Obscures
Flux RSSFlux RSS

         Toute l'actualité

Rencontre avec les créateurs des Cités Obscures

A l’occasion de la sortie de Souvenirs de l’Eternel Présent, Schuiten et Peeters (Les Murailles de Samaris, La Fièvre d’Urbicande, La Tour, La Route d’Armilia et Brüsel) ont bien voulu m’accorder une interview exclusive. L’album raconte l’histoire d’Aimé, un jeune garçon qui erre dans les rues de Taxandria, une ville ravagée par un cataclysme provoqué par de funestes erreurs scientifiques. Depuis, les lois de L'Eternel Présent ont été édictées. Les machines sont interdites ainsi que toute allusion au passé et au futur... Taxandria n'est pas vraiment une cité comme les autres. A l'origine, c'est celle d'un film d'animation de Raoul Servais auquel le dessinateur François Schuiten a collaboré. En 1993, Peeters et Schuiten sortent chez Arboris un conte illustré (Souvenirs de L'Eternel Présent) dont les dessins et l'histoire s'inspirent de Taxandria. La nouveauté du même titre est une histoire retravaillée entièrement pour faire une BD de ce conte avec la magie scénaristique et graphique de leurs précédents albums. Cela correspondait à leur envie d’utiliser l'énorme matériel accumulé pour le film. Par ailleurs, Schuiten et Peeters ont lancé une refonte (pour une réédition) de tous les albums des Cités Obscures avec des modifications importantes. Ce travail n'est pas une chose fréquente en BD où la nouveauté prime. C'est un énorme investissement enrichissant pour tous les lecteurs.

 

Marc Bauloye: N’avez-vous pas peur de décevoir le lecteur qui a lu le conte illustré publié chez Arboris sous le même titre ?

Peeters: Il faut bien relativiser les choses. En 1993, ce conte a été publié chez un petit éditeur avec un tirage limité. Il est épuisé depuis des années. Si quelques lecteurs l'ont, leur plaisir sera de comparer les deux. Nous, nous avions l'impression d'avoir fait une ébauche avec ce conte. Donc, on a voulu faire un album de BD. On a tout retravaillé. La moitié des dessins sont des inédits. L'histoire a été refaite. On a d'abord pensé aux nouveaux lecteurs. En fait, on avait l'impression de ne pas avoir été jusqu'au bout des possibilités de cette histoire. Et, on l'a remise en chantier.

 

 

 

Schuiten: J'ai le sentiment qu'on a fait que rajouter des choses, sans rien enlever. Des images ont été modifiées, mais on n'en n'a pas enlevé. Pour moi, c'est surtout un énorme investissement pour essayer de réinventer l'histoire. Si vous avez été déçu de la BD par rapport au conte, cela dépend sans doute de l'état d'esprit dans lequel vous avez lu le conte. Peut-être que vous ne retrouvez pas les mêmes émotions. Nous, on a développé une énorme énergie car ce qui m'importe toujours, c'est de s'investir. Ce qui est critiquable, c'est de faire le contraire et de chercher à tromper le lecteur.

 

P: Maintenant, c'est vrai que cette BD a une ambition différente que les précédentes Cités Obscures. Nous avons toujours alterné des longs récits romanesques avec des livres plus courts. On ne peut pas comparer cette BD avec la Théorie du grain de sable, qui ressort en grand format, et qui nous a demandé un travail de 3 ans. C'est un tout autre projet. Nous n'avions pas la capacité pour enchaîner sur une histoire de même ampleur que celle-là.

 

MB: N’avez-vous pas fait le même genre de démarche pour Mary la penchée (95) et L’enfant penchée (96) ?

P: Mary la penchée, le livre illustré, a été conçu pendant qu'on faisait la BD L'enfant penchée qui était assez complexe et qui s'adressait à un public plus adulte. On a eu envie de toucher des enfants avec un livre illustré. Mais, il a fallu raconter, sur le même thème, une histoire différente et créer d'autres images. Ce n'est donc pas du tout le même genre de démarche. On l'a présenté à des enfants et il y a eu débat...

 

 

MB: Taxandria est une cité onirique (Royaume de l’Eternel Présent) dans le film d’animation du cinéaste Raoul Servais. Pourquoi vous l’approprier pour en faire une Cité Obscure alors que c’est Servais qui l’a imaginée ?

S: Ce n'est pas tout à fait Servais qui l'a imaginée. Au départ, Servais voulait faire un film autour de l'univers de Paul Delvaux. Il a inventé le projet, le scénario, et donné des codes, des règles. C'est lui, au départ, qui l'a créée et on le dit dans la postface. Mais, il m'a demandé de construire l'univers de Taxandria et j'ai fait des propositions.

P: L'apport créatif de François est d'avoir apporté des éléments graphiques et narratifs. Mais, beaucoup d'idées n'ont pas pu passer dans ce film. En 1987, Servais a fait appel à François parce qu'il avait été frappé par l'univers de L'Archiviste. Il lui demande de venir non pas comme un dessinateur mais comme un coscénariste visuel, un dessinateur qui apporte des idées. Pour la BD, nous avons rajouté des choses qui ne viennent que de nous. Et, il y en a plus que dans le conte qui était plus proche du scénario du film.

S: Notre idée était de donner une suite au film. De faire une variation sur Taxandria de Servais. Il y a des éléments incontestables de son travail dans la BD et on lui rend hommage.

P: Nous avons gardé les noms des personnages et de la ville. On était déçus de voir que certains des thèmes forts du film avaient été édulcorés. On voulait revenir à la première intention. Donc, ce n'est pas une histoire 100% Schuiten/Peeters. Mais, Servais est content de voir Taxandria connaître une nouvelle vie avec cette BD qui en est le prolongement.

 

 

 

MB: Dans les autres albums des Cités Obscures, la cité est un modèle politique, esthétique et et l'obscurité (ésotérisme) un modèle ontologique (étude de l'être). Est-ce pareil pour Taxandria ?

P: Le monde de Taxandria est un monde plus caricatural. Ce n'est pas une Cité qui prétend au réalisme. Sa logique est plus proche du monde des contes que les Cités Obscures. Mais, on retrouve les mêmes thèmes; notamment la relation au pouvoir, la relation à la ville comme force écrasante et la capacité de l'individu qui se révolte contre des choses figées. Ce sont des thèmes que l'on retrouve dans les autres Cités.

 

MB: Pourquoi la fin de la BD est-elle différente de celle du conte ?

S: La première version n'était pas satisfaisante, un peu trop fabriquée. On la trouvait un peu artificielle et pas assez développée.

P: Cette façon de retrouver le père tombait aussi comme un deus machina. On a été vers la découverte de la vie. L'enfant retrouve la vraie eau, les vrais poissons et les vraies personnes. On a l'impression qu'il vit dans un monde de spectres, de fantômes, entouré de personnes qui n'ont plus rien de vivant et là, à la fin, cet enfant malade s'arrache de ce monde mortifère.

S: Savez-vous que les Murailles de Samaris avaient une autre fin, comme d'autres de nos histoires. On est un peu les spécialistes des changements car on estime que les choses ne sont pas figées. Si quelque chose ne fonctionne pas, on estime qu'on a le droit de changer. Nous pensons surtout au lecteur qui va découvrir l'album en essayant de lui donner le meilleur livre possible.

 

MB: Comment êtes vous passé des images crées pour le film à celles du conte et de la BD ?

S: Les images du film n'étaient pas en couleurs, mais uniquement au crayon, sans personnages. Il y en avait énormément, mais j'ai gardé celles qui me plaisaient. J'avais dessiné cela sur un papier différent qu'on ne trouve plus et qui créait une sensation de veloûté que je n'ai développé que dans ce récit. J'ai donc été obligé de travailler sur l'arrière des dessins déjà faits parce que je ne retrouvais plus le même papier...

P: Les plans larges sont liés au film. Les images plus petites et plus serrées ont été créées pour le livre.

 

 

 

MB: Certains dessins sont semblables dans les deux versions. Comment avez-vous procédé pour adapter le conte en BD ?

S: Il y a eu un travail de redisposition générale. Mais notre préoccupation principale était de retrouver les émotions du héros.

P: Puis, on a mis les dialogues dans l'image pour se rapprocher d'une écriture BD.

S: Même les images qu'on croit identiques ont été retravaillées.

P: La deuxième partie de l'histoire a été entièrement refaite. C'est un livre entre le livre illustré et la BD.

 

MB: Cela devient-il difficile d'imaginer de nouvelles Cités ?

P: Peut-être avez-vous raison en disant que cela devient difficile. Mais, je me demande s'il n'y a pas chez vous l'effet d'avoir aimé les premiers albums qui sont devenus à vos yeux des modèles. Les lecteurs qui découvrent aujourd'hui notre travail ont souvent un autre regard et trouvent que c'est vivant et chaleureux. Les premiers albums qu'on a lu fixent souvent les premières images de notre univers.

S: Ce qui m'importe, c'est que nous ayons à chaque fois le sentiment de progresser. On perd des choses, on gagne des choses. Mais, il faut que le lecteur sente que chaque projet est pris à coeur.

P: Les paris qu'on se fixe nous même ne sont pas ceux qu'on se serait donné il y a vingt ans. On poursuit d'autres enjeux. Le lecteur qui cherche des éléments d'avant ne les trouve pas parce qu'on est plus proche des personnages. La cité et les architectures ont moins de place dans les albums récents. On a traité l'architecture à fond. On devait se rapprocher des personnages et se focaliser davantage sur l'aventure humaine. Le héros est secondaire dans les premiers albums.

S: En 3 ans de travail, on vide le sujet et on ne traversera plus les phénomènes des premiers albums. C'est même insupportable à l'idée de refaire les mêmes histoires. J'ai d'autres désirs et la difficulté, c'est de trouver un projet adéquat à ce que nous sommes devenus en 2009.

 

 

 

MB: N’étant pas entièrement satisfait de vos albums déjà parus, vous effectuez, avec l’accord de Casterman, une refonte de vos histoires avec parfois des modifications en profondeur. Est-ce la même démarche que celle d’Hergé pour Tintin ?

P: Oui et non. Il y avait beaucoup de perfectionnisme chez Hergé qui a voulu améliorer ses albums. Mais, il a cru pouvoir redessiner ses histoires et cela me semble stérile. Nous ce que l'on veut, c'est ne rien toucher aux pages déjà faites mais en retirer quelques unes et en rajouter quelques autres. On ne l'a fait que pour certaines histoires. Quand on dit qu'on retravaille la série, c'est d'abord formellement. On choisit le papier le plus adéquat. On refait la photogravure pour avoir le meilleur rendu. Dans certains cas, on touche au fond. On a ainsi changé la fin de L'ombre d'un homme parce que cette fin ne nous satisfaisait plus. On ne demande pas au lecteur d'être d'accord avec nous. Cela aurait été plus facile de réimprimer l'histoire telle qu'elle était, mais on avait l'impression qu'elle n'était pas aboutie.

S: Le livre est vivant. C'est une démarche dynamique et pas conservatrice dans laquelle tout le monde s'investit. Les auteurs et l'éditeur. Et, ce n'est en aucun cas vénal.

P: C'est l'occasion pour de nouveaux lecteurs de découvrir nos albums dans un grand état de fraîcheur. Nous travaillons d'abord pour des lecteurs qui découvrent cela pour la première fois. S: Pour nous ce qui est important, c'est que le livre soit vivant et pas lié au passé.

P: C'est en mettant ses albums en couleurs que Hergé a permis à son oeuvre d'atteindre sa dimension. Mais, à la fin de sa vie, il a voulu moderniser ses histoires et là il s'est trompé...

 

Propos recueillis par Marc Bauloye

Toutes images © Schuiten-Peeters-Casterman 2009

 



Publié le 02/11/2009.


Source : Marc Bauloye

        Toute l'actualité

©Graphivore v3.2 / 2012