Rencontre avec Christian De Metter
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Rencontre avec Christian De Metter

A l’occasion de la sortie du film Shutter Island tiré du roman de Dennis Lehane et réalisé par Martin Scorsese (avec dans le rôle principal Leonardo Di Caprio), Christian De Metter qui a adapté le livre en BD a bien voulu m'accorder une interview exclusive.

 L'histoire se passe à Boston en mars 1958. Deux marshals fédéraux, Teddy Daniels et Chuck Aule, sont invités à Shutter Island, une île bizarre sur laquelle se trouve un institut psychiatrique très singulier qui abrite des fous criminels particulièrement nuisibles. On leur demande de retrouver une patiente qui a mystérieusement disparu. Il apparaît très vite que Daniels n’est pas venu par hasard: il poursuit l’homme qui a tué accidentellement sa femme et ses enfants. Christian De Metter réalise ici une adaptation à couper le souffle du livre Shutter Island de Dennis Lehane. Dans cette oeuvre, on retiendra le goût de De Metter pour les intrigues complexes et le suspense psychologique. Dès le départ de ce huis-clos terrifiant, le lecteur est plongé dans une atmosphère d’angoisse. Le mystère plane autant sur les pensionnaires que sur les enquêteurs. Il va en s’épaississant jusque au dénouement complètement inattendu. Les personnages de la BD offrent des portraits psychologiques à ce point fascinant qu’on dévore le récit d’un trait avec des frissons sur l’échine.

Marc Bauloye: Qu'est-ce qui vous a séduit dans le roman Shutter Island de Dennis Lehane ?

De Metter: Quand je l'ai découvert à sa sortie en 2003, j'ai été emballé. Je suis un fan de Lehane. Jai lu tous ses romans. Shutter Island est une de mes histoires préférées parce que cela m'a procuré un vrai plaisir de lecture. Il y a une surprise dans l'histoire qu'il nous raconte. Cela nous balade. Cette claque que j'ai prise à la lecture est restée longtemps un de mes plus grands plaisirs de ces dernières années. La possibilité de l'adapter à la BD, c'était la plus grande chance que je pouvais avoir...

MB: Avez-vous fait l'adaptation seul ?

DM: Oui, toujours. Je n'ai rien demandé à Lehane car c'était évident qu'il n'allait pas s'occuper de cela. Quand je fais une adaptation, je demande qu'on me fasse confiance. Je veux être le seul maître à bord. Moi, dans ma manière de fonctionner, j'ai peur qu'il y ait des échanges interminables de remarques. En plus, cela me gênerait d'avoir un regard permanent sur mon épaule. Je travaille avec mon éditrice et ma compagne qui ont un regard assez critique. Moi, je demande à être tranquille. Mon but, ce n'est pas de détruire l'histoire. C'est de la porter dans la limite de mes moyens. Mon but est de rendre hommage à l'auteur.

MB: Quelles sont les principales difficultés quand on s'approprie, au sens figuré, l'oeuvre d'un autre ?

DM: Ce sont les difficultés qui sont propres à la BD. On n'est dans un nombre de pages qui est forcément limité par rapport au roman. Donc, on est obligé de réécrire et de restructurer l'histoire. D'enlever des passages. De faire passer des informations importantes dans d'autres scènes. Mais, on est limité par un nombre de pages. Il y a donc une contrainte. Je ne déteste pas les contraintes, mais, il ne faut pas qu'elles deviennent un frein. Il faut forcément recouper dans l'histoire. Mais, j'aime bien cela.

MB: Etes-vous l'auteur des dialogues assez percutants ?

DM: Je ne me souviens plus. L'album est sorti en 2008. J'ai du l'écrire en 2007. Cela remonte à très loin. Dans un premier temps, je pense que je repars en partie des dialogues du roman. Après, je fais des planches qui sont muettes. Je ne dessine pas de bulles. Je fais ma mise en scène avec mes dessins. Quand j'arrive au moment où je scanne mes planches et que je vais intégrer mes bulles, je sais que je me réapproprie le dialogue. Là, je change des choses. J'ai la base. Mais, je vais changer des choses. Je ne sais pas si c’est de l’ordre de 50/50. Mais, la base, ce sont les dialogues du roman. Et puis, j'en change forcément beaucoup. Je transforme certaines scènes qui sont dans le roman. S’il y a trop d’informations, je suis obligé de couper dans les dialogues ou de les adapter. Je suis parfois obligé de les inventer un petit peu.

 

 

MB: Est-ce une adaptation totalement fidèle au roman ?

DM: Chaque adaptation se doit d'être fidèle. Mais on n’est jamais totalement fidèle. On est obligé encore une fois de composer avec le medium BD. C’est dû à la contrainte de pages. Donc, on est obligé de trahir certaines choses. Je pense pourtant avoir restitué l'essentiel. Globalement pour l'ambiance et les personnages, je pense que je suis assez fidèle. En plus, c'est une histoire qui fonctionne sur une mécanique extrêmement précise. On ne peut pas se permettre de partir dans toutes les directions. Je me l'approprie parce que cela devient mon histoire. Quand je commence à dessiner, j'oublie que c’est Lehane qui l’a écrit. Je fais comme si c'était un bouquin que j'avais rédigé moi-même. J'ai besoin de cela pour m'investir à fond. Oui, je suis fidèle car la mécanique est tellement précise que je ne peux pas me permettre de partir dans des divagations personnelles. Sinon, tout se casse la figure dans ce type de roman. Il y a des romans qui sont plus ouverts. On peut se permettre de prendre certaines libertés. Dans celui-ci, je suis obligé d'être minutieux…

MB: Comment parvenez-vous à créer un suspens psychologique aussi haletant ?

DM: Le tout, c'est de ne pas détruire le suspense qui est dans le roman. Moi, j'aime bien jouer sur les silences et les ambiances de lumière. Il y avait une ambiance qui devenait de plus en plus oppressante dans le roman. J'ai essayé de rendre la même chose avec des parts assez lumineuse suivies de parts d’ombres. Puis, j’ai traduit les choses avec des moments lumineux quand il y a des divulgations. Puis petit à petit, on sent que cela s’assombrit. Dès qu’on croit les choses sont claires, elles deviennent obscures. Est-ce que cela participe au suspense ? Je pense que c'est l'écriture de Lehane qui provoque le suspense. Moi, je me suis calé dessus.

MB: Comment avez-vous procédé pour le découpage du récit ?

DM: Je connaissais bien le roman. Je l'avais bien en tête. Je crois que quand je l'ai lu, je l'avais déjà imaginé. Pourtant, je ne savais pas que je le ferai en BD. Mais, je l'espérais sans doute. Je le connaissais bien. Techniquement, je me suis amusé à mettre des titres à chaque chapitre du roman. Ainsi s'est formé une sorte de découpage sous forme de titres. J'ai commencé à voir ce qui pouvait se rejoindre pour avoir moins de scènes à dessiner. Après, on assemble des choses. On en enlève d'autres. Puis, on fait comme si c'était son histoire. On essaie de voir comment on l'aurait fait soit même. Le rythme est-il bon ? Est-ce que cela doit être plus lent ou plus rapide ? Il faut que ce soit assez soutenu au niveau du rythme pour tenir en haleine le lecteur, pour que l'on ait envie de tourner la page.

MB: Que pensez-vous du film de Martin Scorsese ?

DM: Difficile d'avoir une opinion. Je connais l'histoire par cœur. J'ai lu le roman plusieurs fois. Je l’ai dessiné. Je l'ai accompagné pendant une bonne année. Donc, aujourd’hui, je connais l’histoire par cœur. Pour le film, il a y a beaucoup de similitudes dans les choix que le réalisateur a fait et dans ceux que moi j'ai fait de mon côté. Quand j'ai vu le film, j'ai retrouvé beaucoup de ressemblances avec ma BD. Mais, je ne peux pas dire si cela fonctionne au niveau du spectateur. J'ai l'impression que c'est un bon film. C'est une histoire qui joue sur la surprise. Quand, comme moi, on connaît l'histoire, la surprise ne va pas fonctionner de la même façon. Di Caprio est vraiment un très bon acteur. J’avais des doutes quand j'ai vu que c'est lui qui jouerais Teddy. Je ne le voyais pas comme cela physiquement. Mais, il est vraiment extraordinaire. Je trouve qu'il incarne vraiment le personnage. Il a confirmé ce que je pensais depuis toujours comme beaucoup de gens. C’est un excellent acteur. Il m'a épaté car il est vraiment très bon.

 

 

 

MB: Quels sont vos projets ?

DM: Actuellement, je suis sur Scarface d'Armitage Trail dans la même collection Rivages de Casterman. C'est un roman qui a été écrit en 1930 et qui a été adapté au cinéma en 1932 par Howard Hawks. Cela se passe dans les années 20 à Chicago au moment de la prohibition. C'est l'histoire totalement romancée d'Al Capone. Il y a eu une autre adaptation au cinéma en1983, avec Al Pacino, que beaucoup de gens connaissent. Elle fait une transposition dans les années 70 à Miami. C’est une histoire de trafic de came. Je suis reparti du roman à Chicago dans les années 20. C’est Rivages Casterman qui m'a proposé Scarface. Au début, je n'étais pas sûr que ce soit pour moi. Entretemps, j'ai vu les films. En lisant le roman et en regardant les films, je me suis rendu compte qu'il y avait de la place pour faire quelque chose d'un peu personnel. Les films ne sont pas proches du roman. Il y avait des thèmes qui n'étaient pas encore développés, ni présents dans le roman et dans les films. Il y avait notamment à développer une relation avec le frère et la notion d'immigré.

Propos recueillis par Marc Bauloye

 



Publié le 09/03/2010.


Source : Graphivore

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