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    avec SERA & YVES H.
 








Interview réalisée par Ludovic Foulon à l'occasion de la sortie de l'album "Bram Soker", le 2ème album du triptyque Sur les traces de Dracula (paru aux éditions Casterman).

Casterman et le scénariste Yves H. proposent en cette fin d'année une trilogie intitulée « Sur les traces de Dracula ». La particularité de celle-ci est que chaque album possède un dessinateur propre. Intéressons-nous de plus près au second opus et à ses auteurs. Ces derniers ont mis en image la vie d'Abraham Stoker, écrivain anglais dont le talent fut malheureusement – et comme ce fut souvent le cas à l'époque - reconnu après sa mort. La publication de son livre sur Dracula demeure, à l'heure actuelle pourtant, le mythe fondateur de bien des extravagances littéraires ou scénaristiques.

C'est Phoussera Ing, plus connu sous le sobriquet de Séra, qui a pris en charge le graphisme de la biographie de notre malmené Bram Stoker, à la plus grande satisfaction de YvesH.

   
 


Photographie de Sera et Yves H (Nov 2006)
 


Pourriez-vous, Séra, vous présenter aux internautes qui ne vous connaissent pas encore ?

Sera : Je m'appelle Séra, c'est le diminutif de mon prénom. Avant tout, je suis un passionné d'images et de bandes dessinées.



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Est-ce un euphémisme d'affirmer qu'entre la bande dessinée et vous, c'est une histoire d'amour ?


Séra : Dans la mesure où j'ai très rapidement découvert la bande dessinée au Cambodge, je peux affirmer qu'elle est devenue mon média de prédilection depuis mon enfance. Aussi bien dans mon rapport à la lecture que dans mon rapport au monde d'ailleurs. Je lis, je collectionne les bandes dessinées depuis les années 70 (NDLR : lisez soixante-dix). Il m’a cependant fallu reconstituer toute ma bibliothèque à partir de 1975 lorsque j'ai débarqué ici en France. Au lendemain de mon arrivée de Bangkok donc, j'ai commencé à m’acheter mes premiers albums. Je m'en souviens parfaitement, il s'agissait d'un pocket de Von Bode, un auteur absolument génial des années 70 mort prématurément. Le deuxième, c'était un Spirit de Will Eisner, que j'ai toujours d'ailleurs, en noir et blanc, un magnifique petit ouvrage. Depuis lors, je n'ai jamais cessé de lire et pratiquer la bande dessinée.



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Comment vous expliquez-vous un tel attrait pour la création artistique sous ses formes les plus diverses ?

Séra : A l'époque, j'étais en train de terminer des études de technicien en arts graphiques. Je suis donc parti à la fac parce que j'estimais qu'il fallait acquérir une culture toujours plus grande en termes de connaissance des arts, en termes de connaissance de pratique. J'ai passé mon DEA en arts graphiques. Toutes ces années ont également correspondu à un moment où j'avais besoin de faire un énorme travail sur mon passé récent que je venais de connaître, c’est à-dire avec le fait d'avoir été chassé de mon pays de naissance. (NDLR : Passé mis en image dans « Impasse et rouge » en 1995 avant d'avoir été à nouveau mis en image 10 ans plus tard dans « L'eau et la terre ».) A partir de ce moment-là, j'ai eu comme pratique dominante la peinture, la gravure et la sculpture. La bande dessinée ne cadrait pas encore par rapport à mes aspirations, par rapport au moment ou par rapport aux attentes des éditeurs. Ca ne passait pas ! Il a fallu attendre quelque part un peu ma rencontre avec Futuropolis.



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Expliquez-nous donc cette rencontre qui vous a définitivement fait basculer dans le clan du neuvième art, sans toutefois renier les arts dits nobles.

Séra : Ma toute première bande dessinée, et cela peu de gens le savent, c'est un livre que j'ai publié, un conte d'auteur qui s'appelle « Les protagonistes ». A l'époque, Futuropolis avait juste payé le papier et j'avais payé l'impression. Et encore les scans des planches, c'est moi qui les avais réalisés dans une imprimerie pour que cela me revienne moins cher. Une grande aventure donc mais pour l'acte symbolique. C'était déjà une reprise de mon premier récit que j'avais publié dans Circus et que j'avais remanié, refondu pour en faire une lecture plus référencée à la bande dessinée américaine, au daily strip. C'était surtout aussi l'occasion de m'amuser.



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Pourtant, cette rencontre avec Futuropolis n'était pas votre premier contact avec le monde de l'édition.

Séra : Effectivement, j'ai commencé à publier dans Circus en 78. Mais à l'époque, ce qui était en vogue dans la bande dessinée, c'était une ligne claire. Très rapidement, Henri Filippini et Jacques Glénat m'ont demandé d'éclaircir mon trait, de moins charger de noir. Malheureusement, mes influences étaient plutôt du côté de Munoz et Sampaio. J'aspirais à une bande dessinée plus expressionniste que plate et je ne me sentais donc pas prêt à rentrer de plein pied dans cet univers. Univers dans lequel j'ai constaté qu'entre les aspirations que l'on pouvait avoir en tant que personne et les contraintes inhérentes à l'aspect commercial, je n'étais pas prêt à faire de concessions.



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Comment doit-on comprendre la prédominance des couleurs sombres dans vos travaux graphiques ? Pourquoi également, par cette utilisation du noir, avez-vous ce souci prépondérant de mettre en avant les problèmes des gens ?

Séra: Grande inspiration ... raclement de gorges ... Pour comprendre cela, intéressez-vous à « Sortie de route », et surtout à « Antichambre de la Nuit » qui est l'album fondateur de cette manière de faire que j'ai développé pour finalement arriver à la réalisation de Bram Stoker : un travail du trait et d'une teinte. Cela n'aurait fait que vous renforcer dans votre perception et votre sentiment global sur mon approche noire du réel. Et parce que, fondamentalement pour moi, cette réalité est dure, elle est noire, elle est tout sauf rose. Pour le commun des mortels, la bande dessinée, c'est avant tout un média de divertissement, un média qui est là pour parler de tout sauf de choses essentielles et profondes. Une bande dessinée n'existe avant tout, pour la plus grande majorité des uns et des autres, que sous sa forme humoristique. Moi les bandes dessinées humoristiques me font rarement rire, je les trouve tristes et sans intérêt.



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Auriez-vous peur de vous livrer ? Même lorsqu'il s'agit de parler de vos propres réalisations ?

Séra :Second raclement de gorge. Je m'exprime avec un point de vue personnel. Ma façon de m'exprimer vient quelque part de ma culture orientale. Mettre en avant le « je », le mettre en jeu comme il est si souvent fait en Occident, c'est obscène, c'est indécent. Donc, cela me dérange toujours. C'est toujours un jeu difficile... rires...



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Pour reprendre le fil des choses ... noires, quels éléments ont mis en place cette sensation noire et pesante ?

Séra : Il y a eu le 17 avril 1975. A partir de cette date-là, plus rien n'a jamais été comme avant. Pendant des années, j'ai eu beaucoup de mal à exprimer quelque chose avec le dessin jusqu'au jour où je me suis penché sur la gravure, en taille douce notamment, à l'université. J'ai réussi à tirer quelque chose qui me satisfaisait et qui me surprenait en tous les cas lorsque je me mettais à travailler sur des plaques de gravure, donc, qui étaient enduites de vernis ou de noir de fumée. Et dessiner sur des surfaces sombres est devenu de l'ordre de la révélation. C'était la vie qui apparaissait. Il faut savoir qu'en Asie, la couleur du deuil est le blanc et je ne supportais pas de dessiner sur une feuille blanche. On parle souvent de paralysie de la feuille blanche alors que pour moi la feuille blanche a été pendant quasiment trente ans une surface interdite. J'ai peint pendant des années sur toutes les surfaces sauf sur une toile blanche. La toile en tant que support a d'ailleurs fait son apparition plus tardivement, au même titre que le papier blanc. Encore qu'aujourd'hui, je ne travaille pas sur une feuille blanche à proprement parler, j'utilise actuellement des feuilles de calque qui ne sont ni totalement transparentes ni tout à fait blanches. Le blanc continue d'être un espace sur lequel je n'arrive à rien déposer. Donc, cela prédétermine une certaine approche de l'image.

Ensuite, il y a le choix des thèmes que j'aborde. Au travers de ceux-ci, j'effectue certains choix et ensuite toute ma création graphique sombre en découle. Donc oui, c'est noir.



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Ne risquez-vous pas de vous enfermer dans un linceul de noirceur, et ce jusqu'à la fin de votre vie de dessinateur ?

Séra : Non, et je vous assure que cela bouge! La bande dessinée sur laquelle je suis en train de travailler aujourd'hui est un récit qui se passe en Bretagne en bord de mer. Il y a du bleu, du jaune, du vert, du blanc, il y a de la couleur. C'est un récit que je suis en train de réaliser pour un éditeur japonais Kodansha et je pense qu'un jour cela viendra en France et là on verra que je fais tout sauf quelque chose de systématiquement sombre.

Sera et Yves H



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Qui a dominé l'autre dans votre relation ? Et puis surtout, comment s'est déroulé votre collaboration

Yves H : Oh mon dieu ...

Séra : Alors s'il y en a bien un qui a dominé l'autre, c'est lui ! Son texte et lui ! Plus sérieusement, j'estime qu'à partir du moment où un auteur prend en charge un récit, il est là pour le servir. S'il y avait une chose que je devais faire dans mon travail, c'était arriver à faire en sorte que mes aspirations graphiques soient au service des propositions narratives et textuelles de Yves. J'ai d'ailleurs passé plus de trois mois à faire un travail sur le rapport à la monstration du texte, la place du texte, le choix typographique, etc. Tout ce travail a été nécessaire parce que, dans cet album Bram Stoker, il y a plusieurs niveaux de narration: il y a bien sûr les dialogues, le récitatif en quelque sorte, mais aussi les extraits des romans de Bram Stoker. Il fallait donc réussir à mettre en place tout ce dispositif et je peux vous affirmer sans crainte qu'il s'agit-là d'un énorme travail de mise en place. Donc, en résumé, je me suis mis à son service. Alors si quelque chose a été prédominant, c'est bien le texte, le corps du travail. Pas Yves qui est une personne, ma foi, des plus charmante et agréable avec qui j'ai eu l'opportunité de travailler jusqu'à ce jour. (rires)

Yves H : Enfin du positif oui oui ... Je ne suis pas du tout dominateur. Je suis un gentil soumis (rires). Vous savez, quand vous vous attelez à un projet, en quelque sorte puisque l'on parle de domination, c'est un peu le sujet qui vous domine. Vous ne devez pas complètement vous laisser submerger bien que dans votre tête vous développiez un univers qui finalement est imposé en quelque sorte par le sujet lui-même. Il a sa propre vie et petit à petit il se développe comme cela. Finalement nous ne sommes que les serviteurs d'une histoire.



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Pourquoi avoir imaginé la mise en image de la vie de Bram Stoker ?

Yves H : J'avais le besoin de démontrer une théorie et il fallait absolument la mettre en image. Je considère que Bram Stoker a exprimé finalement tout son mal-être existentiel à travers son roman. Il a réglé des comptes avec lui-même et avec ses proches. Donc, mes personnages de son roman sont en filigrane les personnages qui l'entouraient. Il y avait cet acteur britannique de l'époque, Henry Irving, la superstar, le Gérard Depardieu du théâtre. C'était une icône! Ensuite, il y avait chez ce Bram Stoker une volonté inassouvie de toujours rechercher une figure paternelle pour remplacer son père qui était absent. Longtemps absent, non seulement parce qu'il est mort quand Abraham était assez jeune, mais également parce qu'il était toujours à l'étranger. Stoker fils a donc trouvé en cet acteur Irving, le remplaçant parfait, pour son plus grand malheur finalement, de son père. En quelque sorte, il s'est fait vampiriser par cet acteur qui, lui, a pris un pied pas possible à manipuler et à torturer psychologiquement Stoker. Ce pauvre Bram, qui, s'il était une force de la nature physiquement, ne l'était pas du tout psychologiquement, était très fragile et s'est laissé complètement vampiriser, dominer par ce personnage au point de perdre complètement sa propre personnalité.



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Qui s'est chargé de la recherche documentaire ?

Yves H : C'est quasiment exclusivement moi. (Ndlr : s'adressant à Séra) Sinon, je pense que tu as fait quelques recherches sur Internet également (rires conjoints)... Mais c'était de la documentation iconographique pure. Pour le reste, toutes les recherches sur la vie, les biographies que j'ai lues, tous les textes, oui c'est forcément bibi qui s'en est chargé.

Sera et Yves H



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Quelle part sombre de votre personnalité avez-vous mise en avant dans cette BD ?

Yves H : Mmmh, c'est intéressant! Je me suis souvent posé la question : Est-ce que je n'ai pas un peu de Bram Stoker en moi ? C'est bien possible ! Je n'ai pas une réponse définitive, on verra bien avec les années, mais il est certain que la forte personnalité de mon père (NDLR : Hermann) m'a en partie vampirisé. C'est logique, depuis tout enfant, j'ai un père qui, non seulement par sa réussite professionnelle, mais aussi par sa personnalité en impose. Il est un fait avéré que c'est quelqu'un qui a tendance a prendre de la place, et pour un gosse c'est clair qu'il a un peu joué le rôle qu'Irving a joué dans la vie de Bram Stoker ; enfin en partie du moins. Maintenant, là s'arrête sans doute la comparaison. J'ai toutefois également d’autres caractéristiques de la vie de Stoker. C'est assez étrange, il a eu une vie qui était tout sauf enviable, et pourtant il a eu une vie passionnante tout en étant absolument ennuyeuse. C'est ce qui est extraordinaire chez Bram Stoker. Mais avec le recul, je peux dire que j'ai également une vie ennuyeuse (rires). Peut-être que dans cent ans, quelqu'un pondra un truc sur moi mais j'espère que cela ne sera pas aussi triste que la vie de Bram Stoker.



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Finalement, peut-on dire que vous avez l'art thérapeutique ?

Séra : Elle est forcément une forme de catharsis, un moyen d'arriver à expurger et à faire dire, à faire faire un certain nombre de choses, quand bien même on n'aurait pas envie de les faire. Mais il faut le faire, et c'est la voie qui m'a semblé la plus appropriée par rapport à ma nature et à mes besoins.

Chacun de nous est tributaire des choses de la vie qu'il connait et on fait avec cela. Donc ce n'est pas le poids des choses qui fait que l'on avance, c'est la façon dont on part d'un point donné et la manière avec laquelle on essaie de dépasser ce point-là qui nous forge. Mais c'est un long ... long cheminement.

Yves H : Je ne partage pas tout à fait le point de vue de Séra. Pour reprendre un terme bateau, je pense que l'on a tous plus ou moins une faille quelque part, et que cette faille nous impose de tenter, ou de la combler, ou de la guérir d'une manière ou d'une autre. Et tant que l'on n’a pas trouvé mieux que de l'exprimer, on se contente de l'exprimer à travers la chanson, des romans, la peinture, la musique, la bande dessinée, peu importe ; selon le petit talent que l'on a, ou que l'on n’a pas. Vous savez, je vais utiliser une image, mais je pense que nous sommes tous des objets qui recevons de la lumière, et selon que la faille soit plus ou moins importante, on est tourné soit vers la lumière soit vers l'ombre que l'on projette. Je crois que « l'artiste » est plutôt tourné vers l'ombre qu'il projette plutôt que vers la lumière. Enfin, c'est comme cela que je ressens la chose. C'est ce qui exprime peut-être aussi le côté sombre de l'analyse de la vie, le mal être profond que l'on essaie d'exprimer à travers nos idées, les récits que l'on produit, etc Moi, je verrais cela plutôt comme cela. Et cette faille laisse parfois passer un peu de lumière. Toujours est-il que c'est peut-être celle qui permet de vivre mieux, de nous pencher peut-être vers cette face sombre plutôt que de rester du côté de la lumière et de refuser l'ombre que l'on projette, parce que tout être projette de l'ombre forcément.



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L'heure est venue pour moi de rallumer la lumière messieurs et de vous remercier pour votre franc-parler. Merci encore pour cette séance de « psy »-analyse du neuvième art. Au plaisir de vous redécouvrir au détour d'une nouvelle merveille du neuvième art.




 
Dimitri Piot