Interview réalisée
par Geoffroy d'Ursel.
Après une quarantaine d’années de
scénarios, Raoul Cauvin reste un des (sinon le)
scénariste les plus populaires de la BD belge.
Nous l’avons rencontré à l’occasion
de la sortie du cinquantième album de sa série-phare,
les Tuniques Bleues. Petit regard rétrospectif
sur une vie en bulles…
|
|
|
|
|

Vous êtes
arrivé dans la BD par hasard…
|
|
|
Tout à
fait. Si on m’avait dit à 18
ans que je serais devenu scénariste,
je ne l’aurais pas cru. J’ai
obtenu un diplôme d’un métier
qui n’existait déjà
plus (lithographe publicitaire sur pierre).
Après mon service militaire, j’ai
cherché du boulot et je me suis fait
jeter de toutes les imprimeries. Il fallait
bien que je trouve quelque chose. J’ai
fait toutes les maisons d’édition
: Casterman, Le Lombard, Belvision. Enfin
Dupuis a accepté de me prendre à
l’essai. Une anecdote : j’étais
tellement fort en dessin que j’ai
demandé une augmentation un an après.
Je venais de me marier. Le chef du personnel
m’a dit « justement je suis
content de vous voir, il fallait que je
vous parle : à notre avis votre avenir
n’est pas ici ». C’était
il y a 46 ans.
|
|
|
Vous avez commencé
par de petits boulots, mais ça vous
a mis en contact avec les dessinateurs…
|
|
|
Dès ce
moment j’ai commencé à
connaître des Roba, des Franquin, d’autres
auteurs. Et quand j’ai eu cette réflexion
du chef du personnel, j’ai été
chez Eddy Ryssac qui avait un studio de dessin
animé lié à Dupuis. J’ai
passé dix ans de caméra de dessin
animé, et à ce moment j’ai
vraiment rencontré tous les auteurs
– certains qui faisaient leurs propres
histoires, et d’autres qui dessinaient
magnifiquement bien, mais ne savaient pas
écrire de scénario. J’y
ai vu un créneau et j’ai foncé
dedans. Ca n’est pas venu tout de suite.
Il m’a fallu dix ans. C’est ce
que je dis aux jeunes qui veulent démarrer
maintenant. Beaucoup s’imaginent qu’ils
écriront un scénario et qu’on
criera au génie. Ce n’est pas
vraiment comme ça que ça se
passe. Il faut procéder étape
par étape. Ryssac et moi avons fait
des petits trucs ensemble. Et puis Moris a
quitté Dupuis pour Dargaud. Le départ
de Lucky Luke a laissé une place vacante
pour une série western. A ce moment
j’étais prêt. J’ai
pu présenter un scénario complet
à Salvérius, et ce fut le départ
des Tuniques bleues. |
|
|
Vous avez également
fait du lettrage… |
|
|
Pendant ma première
année, les BDs étaient toutes
francophones. Mon premier travail a été
de les re-lettrer en Flamand dans les bulles. |
|
|
Vous n’êtes
pas le seul à avoir commencé
de cette manière. Gotlib aussi.
|
|
|
Et Salvérius,
et Lambil. Beaucoup de dessinateurs ont commencé
de cette manière. Et tous ont gardé
cette qualité dans l’écriture.
Regardez chez un Bédu par exemple,
qui écrit ses textes à la plume…
Presque tous les dessinateurs commencent leurs
planches par le lettrage. |
|
|
Maintenant le
lettrage se fait par ordinateur.
|
|
|
Mais si vous en
parlez aux anciens, ils vous diront que ça
manque de cachet. C’est un peu comme
le coloriage : malgré les avancées
de l’informatique, certains préfèrent
encore mettre en couleur eux-mêmes.
Le lettrage, ça s’apprend comme
le reste : il m’a fallu des mois et
des mois pendant lesquels je ne faisais que
ça, à jeter du papier parce
que ce n’était pas assez bon.
Quand je dis que Dupuis est ma seconde famille,
c’est vrai. J’y ai tout fait :
mise en couleur, lettrage, placement du tapis
plain, réparation de l’électricité…
et même j’ai même tapissé.
Les murs de mon laboratoire étaient
beige, et devaient être noirs. Personne
pour le faire… J’ai tout fait.
Tout! |
|
|
Même du
dessin. Vous n’avez brièvement
dessiné qu’une seule série.
Pourquoi n’avez-vous pas continué
? |
|
|
J’avais pris
l’habitude de présenter mes scénarios
sous forme de petits croquis. Mais soyons
honnête : si je présente le croquis
d’une charge de cavalerie à un
novice, il se demandera ce qu’il y a
en dessous des cavaliers. Lambil a l’habitude
: il sait que c’est des chevaux. La
série que j’ai dessinée,
Zotico, a été réalisée
à la demande d’un rédacteur
flamand. Je regrette parfois cette série
: j’aimais bien de parler à ce
petit palmier en plastique – qui existe
d’ailleurs et qui me suit dans tous
mes déménagements depuis 40
ans… |
|
|
40 ans de carrière
et, si j’ai bien calculé, 46
séries. |
|
|
Ah, j’en
avais calculé 36. Mais j’en oublie.
On m’a consacré quelques expositions
et chaque fois j’étais surpris
de redécouvrir des séries que
j’avais quelque peu oubliées. |
|
|
Ca vous fait quand
même plus d’une nouvelle série
par an. |
|
|
Mais maintenant
je n’en fais plus que dix.
|
|
|
En moyenne, neuf
à dix albums par an. Avant, la moyenne
était plus élevée. J’ai
vieilli. Je marche moins vite. (sourire)… |
|
|
Si tout le monde
pouvait marcher aussi vite que vous…
Chez vous, le vrai démarrage a été
marqué par les Tuniques Bleues. |
|
|
En général,
on voit si une série marche au bout
de 4 ou 5 albums. Dans le cas des Tuniques
Bleues, ça a accroché assez
vite. |
|
|
Il faut dire que
le deuxième album de la série,
« Du Nord au Sud », était
un album parfait. |
|
|
Quand on a entamé
la série, le registre était
clairement comique, et le dessin de Salvérius
était plus rond. Tout d’un coup,
quand on a abordé la Guerre de Sécession,
son dessin est devenu beaucoup plus réaliste
– sans que je le lui demande. Et heureusement
d’ailleurs : quand Lambil a repris la
série (après la mort de Salvérius,
NDLR), il a eu beaucoup moins de mal, puisqu’il
venait d’un dessin réaliste (dans
la série Sandy et Hoppy). |
|
|
Ce côté
semi-réaliste a permis d’introduire
une note tragi-comique. C’est la guerre,
et on la sent. |
|
|
Vous savez,
quand Jules César ouvrait la cervelle
des Gaulois, ça ne devait pas être
très drôle non plus. Et pourtant
Astérix traverse tout ça avec
un large sourire.
|
|
|
Astérix
est dans le rêve. A l’inverse,
dans les Tuniques Bleues, il y a des morts,
et une sacrée documentation.
|
|
|
On est obligés.
Nous sommes suivis par deux groupements
de pros de la Guerre de Sécession.
Ce sont des gens qui connaissent le Sud
sur le bout des doigts, qui font des fiestas
entre eux pendant lesquelles ils sont dans
des uniformes dont le moindre bouton est
authentique. C’est pour ça
que nous n’avons pas le droit de nous
tromper, ni dans les lieux, ni dans les
dates, ni dans le nom des officiers. Et
même chose du côté de
Lambil, pour les armes, les étendards,
les galons. Pour le sous-marin de l’album
« le David », nous avons dû
nous débrouiller avec des gravures
d’époque. Vous voyez que je
deviens bien, en matière de Guerre
de Sécession !
|
|
|
Après 50
albums, disons que c’est relativement
normal, non ? |
|
|
Au moment des
premiers albums, je n’aurais pas pu
vous parler comme ça.
|
|
|
La plupart de
vos albums ont une base historique…
|
|
|
Prenons l’album
51 (à paraître). Pour faire
plaisir aux lecteurs, j’ai imaginé
la jeunesse de Stark, vers 13-14 ans. A
un moment donné, je l’envoie
combattre les indiens Séminoles.
C’est une culture complètement
différente de celle des Apaches.
Ils vivaient dans ce qui est aujourd’hui
la région de Miami. Tout ça,
et le West Point de l’époque,
Lambil devra le reconstituer. Et il le fait
bien. Maintenant, il est documenté
à crever. Avec parfois des lacunes
: dans l’histoire du bateau qui a
coulé l’Alabama, il venait
de Hollande. Recherches sur le port d’Amsterdam
à l’époque. Mais Lambil
a fait une déprime à l’époque
: il y avait sur le pont de l’Alabama
une pièce rare, un canon qui tournait
sur un rail. Pas moyen de trouver la moindre
docu. Et une fois qu’on a terminé
l’album, nous avons reçu les
plans, et jusqu’au menu de ce que
les marins de l’Alabama avaient mangé
la veille ! Ce n’est qu’après
la réalisation de l’album que
nous avons rencontré à Cherbourg
les plongeurs qui, encore à l’heure
actuelle, visitent l’épave
de l’Alabama et le remontent pièce
par pièce. Souvent, la doc arrive
trop tard.
|
|
|
Après 50
albums, vous n’en avez pas marre ? |
|
|
Non, justement
! J’ai fini le 51 et je me suis bien
marré à le faire. Et j’ai
trouvé l’idée du 52
: il y a eu une bataille (dont j’ai
oublié le nom) dans la montagne,
qui s’est déroulée entièrement
dans le brouillard.
|
|
|
C’est Lambil
qui sera content ! Moins de boulot !
|
|
|
Au contraire
! Dans ce cas, beaucoup de dessinateurs
dessinent entièrement les personnages,
puis y vont à la lame de rasoir pour
les ambiances de brume. Enfin, c’est
son problème.
|
|
|
Est-ce que vous
comptez raconter l’histoire de chaque
gradé ? Après tout, ce sont
toujours les mêmes qu’on retrouve…
|
|
|
Ce n’est
pas quelque chose sur quoi on peut s’attarder.
Je l’ai fait pour Blutch et Chesterfield
(qui tombe amoureux de sa Charlotte dans
la boucherie). Je l’ai fait pour Stark
à la demande de nombreux lecteurs.
Mais sera tout.
|
|
|
Dans vos 46 séries,
bon nombre ont disparu. Qu’est-ce qui
fait la vie ou la mort d’une série
? |
|
|
Le succès
commercial, avant tout. J’ai vécu
ça assez souvent : on démarre
une série, on réalise 4 ou
5 albums, puis on reçoit un coup
de téléphone et tout est fini
pour cause de mévente. Il a des séries
que j’aimais beaucoup, et pour lesquelles
le public n’a pas accroché,
je ne sais pas pourquoi. Je pense aux Voraces
avec Glem, aux Mousquetaires avec Mazel.
|
|
|
Cette série
était vraiment très bonne. A
une époque, le dessin de Mazel pouvait
presque être comparé à
celui d’Uderzo. Pourquoi n’est
elle pas parue en albums au bon moment ?
|
|
|
Mazel fait partie
des rares auteurs qui, dans la maison, n’ont
pas été poussés. On
ne s’en occupait pas. Il a tout essayé
: les Mousquetaires avec moi et en solo,
une série western au féminin,
Jessie Jane, puis on a recommencé
ensemble Boulouloum et Guiliguili (qui sont
devenus Caloum et Kong), les Paparazzi…
Pourquoi est-ce que tout a loupé
? Il y a des bonnes fées, et parfois
elles ne sont pas là… Il y
a des mecs qui ont un dessin remarquable,
et le public n’accroche pas. Quand
on commence une série, on met tout
dedans. Et quand on doit l’arrêter,
tout s’écroule. Déjà
pour le dessinateur, c’est affreux,
et pour moi c’est un échec.
Moi, je peux passer à autre chose,
mais ce n’est pas nécessairement
le cas du dessinateur. Et c’est de
pire en pire, puisque maintenant il y a
trop d’albums qui sortent. C’est
de plus en plus dur d’accrocher une
série. Il y a quand même une
série qui me fait bien rire : le
Vieux Bleu. Chaque année, Walthéry
m’annonce qu’il va la relancer.
Et il a le scénario du second volume
depuis 14 ans !
|
|
|
Et que sont devenus
Godasse et Godaille, votre série napoléonienne
avec Jacques Sandron ? |
|
|
Ah, là
c’était différent. Sandron
était employé chez Dupuis,
comme moi. Puis un jour il a pris sa pension.
Et la loi belge est stricte : une fois pensionné,
vous n’avez plus le droit de travailler,
ou alors un tout petit peu. Donc il a dû
arrêter. Je le regrette, j’aimais
beaucoup Sadron, et le personnage de Madame
Sans Gène. C’est con, puisque
les créatifs ne prennent pas la place
d’un chômeur ! Dans une entreprise,
je veux bien comprendre : place aux jeunes
! Mais pour des créatifs… On
ne mélange pas la création
à ce genre de chose ! Il faut se
faire tout seul, et vous y arrivez ou vous
n’y arrivez pas…
|
|
|
Ah, je n’ai
pas pris ma pension.
|
|
|
On peut comprendre,
avec 50 millions d’albums vendus…
Et Lambil ? |
|
|
Lui, je ne peux
pas en parler. Il est employé par
sa société. Je ne sais pas
comment ça va se passer.
|
|
|
La création,
c’est quelque chose qui doit vous garder
jeune. Si vous deviez arrêter du jour
au lendemain, qu’est-ce que vous feriez
? De la pêche ? |
|
|
C’est
une bonne question. Vous avez vu que la
Belgique est en tête du pourcentage
de suicides ? A mon avis ce sont des gens
qui ont dû s’arrêter.
Je ne sais pas. Si je devais arrêter,
c’est que je ne saurais plus le faire,
ou que je ne m’amuse plus à
le faire. Quand j’écris un
scénario, il y a un truc qui m’indique
que je suis sur la bonne voie. Et parfois,
quand j’arrive au bout, je le déchire.
Dans l’album Requiem pour un Bleu,
arrivé à la page 18, j’ai
dit à Lambil qu’on recommençait
tout. Ca, c’est bon signe. Le jour
où je me contenterai de rendre un
scénario de manière mécanique,
j’arrêterai. Il faut croire
à ce qu’on fait. Ne jamais
rentrer dans une routine. En écrivant
le 51ème Tuniques Bleues, je rigolais.
Vous verrez quand vous découvrirez
ce que Stark a failli devenir ! Même
Lambil a rigolé. Ca lui permet aussi
de rentrer dans son personnage.
|
|
|
Vous avez été
presque parfaitement fidèle à
Dupuis. |
|
|
J’ai bien
réalisé les Toyotes avec Carpentier
pour Casterman, et une série pour
Dargaud, CRS-détresse, qui est maintenant
chez nous. Mais comme je vous l’ai
dit, Dupuis est ma seconde famille. .
|
|
|
A une époque,
vous scénarisiez la majorité
des séries de Spirou – comme
Greg le faisait dans Tintin. Mais lui est
devenu rédacteur en chef, et vous pas.
Pourquoi ? |
|
|
On me l’a
proposé, il y a très longtemps.
Mais je ne me vois pas exercer un métier
et reprocher à un autre ses idées
dans ce même métier. Enfin,
il y a eu une époque où on
m’a fait passer pour le rédac’chef
– et j’ai dû me couper
la moustache pour que chaque lecteur en
reçoive un poil. Dans les festivals,
des gosses m’attendaient avec un cutter.
Mais j’imagine qu’il y avait
plus de lecteurs que de poils de moustache,
et que certains ont dû se contenter
de poils de brosse.
|
|
|
40 millions d’albums
vendus, ça fait un sacré chiffre,
non ? |
|
|
Il n’y
a pas si longtemps que je sais, par une
enquête, le nombre d’albums
que je vends. On a fait le compte : 19 millions
de Tuniques Bleues, 15 millions de Cédric,
à quoi vous rajoutez Pierre Tombal,
Les Femmes en Blanc, L’Agent 212…
|
|
|
Et avec ça
vous êtes encore belge ? Vous n’êtes
pas devenu monégasque ou suisse ?
|
|
|
Ben non, je
suis resté. C’est con, hein
?
|
|
|
|
|
|
|
|