Le 9ème rêve revisité par François
Schuiten Interview réalisée par Geoffroy d'Ursel
En 1968, les Instituts Saint-Luc créent à
Bruxelles la première section de Bande Dessinée
en Europe. A l’instigation de Claude Renard, le
professeur de l’atelier, paraissait en 1976 le
premier des cinq “9e Rêve”, recueils
avant-gardiste d'histoires complètes réalisées
par de jeunes auteurs dont beaucoup font aujourd'hui
partie des grands de la BD. Trente ans après,
le Centre Belge de la Bande Dessinée leur consacre
une exposition scénographiée par François
Schuiten et Claude Renard. François Schuiten,
nous raconte l’aventure de cette petite révolution…
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Comment êtes-vous
entré à l’atelier BD de
Saint-Luc ? |
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Je suis entré
à l’atelier de bande dessinée
de Saint Luc vers 1975-1976. A l’époque,
j’avais déjà publié
quelques planches dans Pilote (5 planches
dessinées au bic), mais je n’étais
pas assez sûr de moi. Mon style narratif
manquait de précision. Et puis le
fait de rentrer dans une école rassurait
mes parents qui n’étaient pas
du tout d’accord que je me lance dans
ce métier de « saltimbanques
», comme on le considérait
à l’époque.
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Cette première
école de BD était une innovation.
Comment est-ce que vous l’avez vécue
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C’était
une aventure tout à fait excitante.
La bande dessinée belge, qui avait
tenu le haut du pavé jusque là
à travers Spirou et Tintin, stagnait.
La politique éditoriale était
au plagiat des recettes qui avaient fait
leurs preuves. Pour faire son trou dans
l’une des maisons dominantes, il fallait
passer par des récits complets du
genre « Les histoires de l’Oncle
Paul », et rentrer dans le moule.
Nous, les jeunes, ne reniions pas nos maîtres,
Franquin, Hergé, Macherot, Tillieux.
Mais nous rejetions le système, le
couvercle que les éditeurs faisaient
peser sur la bande dessinée belge.
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Franquin lui-même
était impliqué dans la création
de l’atelier de Saint-Luc… ?
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C’est vrai.
Franquin, qui souffrait de se voir plagié,
nous soutenait fermement. Il faut dire qu’il
n’a jamais hésité, lui,
à changer de style quand il sentait
son inspiration se tarir. C’est comme
ça qu’il a abandonné le
personnage de Spirou, et qu’il s’est
lancé dans les Idées Noires
ou dans l’aventure du Trombone Illustré.
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A la même
époque, les choses bougeaient considérablement
en France… |
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En effet, notre
regard était tourné vers la
France, qui avait été secouée
par l’épopée Pilote, et
où fleurissaient des magazines comme
l’Echo des Savanes, Fluide Glacial,
Métal Hurlant, et même (A Suivre),
magazine « belge » puisque publié
par Casterman, mais dont la rédaction
était française. L’époque
débordait d’une créativité
extraordinaire ; il y avait un appel d’air. |
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L’atelier
de BD était dirigé par Claude
Renard. Quel a été son apport
? |
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Claude n’a
peut-être pas fait carrière dans
la BD (il s’est tourné vers l’illustration),
mais son apport a été considérable,
et on ferait bien de le souligner plus souvent.
Il a été le mentor de toute
une génération. Il nous a fait
travailler sur toutes sorte de techniques,
le lavis, l’acrylique, le dessin au
trait, jusqu’au carton à gratter.
On faisait des recherches sur différents
supports, sur les couleurs… Et surtout
il nous donnait envie ! Il ouvrait les portes,
il élargissait l’horizon. En
fait, il découvrait en même temps
que nous. Il ne donnait pas de cours magistral,
mais nous poussait à travailler en
atelier. C’est ça, surtout, qui
était formidable ! Un groupe, c’est
quelque chose d’un peu magique. Ca a
formé une synergie, et un groupe d’amis.
J’avais transformé ma chambre
en atelier, où on se retrouvait, avec
Sokal, Swolf, Séraphine, à travailler
des nuits entières. Mais tout groupe
a un cycle de vie, et certains se sont éloignés
de la BD. Malgré tout, trente ans après,
il en reste encore quelque chose. Il nous
arrive encore de partir en vacances ensemble. |
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Et comment est
né le Neuvième Rêve ?
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Claude nous poussait
à toucher à tout ce qui concernait
la BD… Jusqu’à l’édition.
Nous avons fait le Neuvième Rêve
par nos propres moyens, en y allant de nos
poches, en tirant les films nous-même.
C’était même nous qui le
vendions. Et puis nous avons trouvé
un éditeur, les Archers, dont nous
nous sommes aperçus après coup
qu’il publiait également des
revues porno et le magazine néo-nazi
Signal ! Séraphine, qui tenait le stand
à la Foire du livre, a eu quelques
surprises devant le public qui venait le visiter… |
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D’où
vient le nom du 9ème Rêve ? |
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D’une chanson
de John Lennon, « Number 9 Dream »
et du nom qu’on a commencé à
donner à la BD à l’époque
: le 9ème art. |
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Il y avait un
style narratif particulier, commun à
la majorité des auteurs, quelque part
entre Lewis Carroll et Borges… |
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C’est
vrai, nous avions beaucoup de références
dans le fantastique, dans le surréalisme.
On a pu nous reprocher un excès d’esthétisme,
un manque de scénarios aussi.
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Est-ce que, en
vous lançant dans la BD d’ «
art et essais », vous ne vous êtes
pas coupés du public ? |
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C’était
un risque à courir. Il faut dire aussi
que les créateurs qui nous avaient
précédé ne se prenaient
pas pour des auteurs, mais plutôt pour
des artisans. Le concept d’auteur de
BD est né à cette époque,
avec Pratt, Tardi… Et nous en avons
tous souffert, d’une façon ou
d’une autre : un auteur est quelqu’un
qui se doit d’avoir un ego très
développé… |
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Il y avait des
femmes dans votre groupe – chose peu
commune dans la BD… |
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C’est à
cette époque que les femmes sont entrées
dans la BD. Il y avait Séraphine, Jean-Claire
Lacroix, Chantal de Spiegeleer, Véronique
Goossens… C’était comme
un vent de fraîcheur. La BD était
(et reste) un monde majoritairement masculin
; par opposition, les filles étaient
moins encrassées de stéréotypes
que les garçons. Et plus facilement
tournées vers l’illustration. |
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Trente ans après,
quel est le bilan ? |
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Les ateliers de
Saint-Luc ont renouvelé la BD belge.
Et c’est extraordinaire de penser qu’en
sont sortis à la fois des auteurs plutôt
« classiques », Swolf (Durango,
Le Prince de la Nuit) ou Philippe Francq (dessinateur
de Largo Winch), et des auteurs qui ont renouvelé
la BD grand public comme Sokal (Canardo) et
Midam (Kid Paddle), Anréas, Berthet.
Et enfin, il y a des groupes comme Frémok,
L’Employé du Moi ou La Cinquième
Couche, qui sont les héritiers du 9ème
Rêve, et le fer de lance de l’avant-garde
actuelle de la BD. Même Benoît
Poelvoorde est passé par là
– il était plutôt bon,
comme dessinateur. |
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Et comment voyez-vous
l’avenir ? |
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La situation des
jeunes auteurs est beaucoup plus difficile
qu’à nos débuts. C’était
encore la période des revues et nous
étions payés doublement : lors
de la parution dans la revue, et au pourcentage
des ventes de l’album. Il ne reste pratiquement
plus que la seconde option, aggravée
par les impératifs de rentabilité
financière à court terme. Mais
différents petits villages gaulois
résistent, et c’est eux que nous
voulons encourager avec la publication de
ce sixième 9ème rêve! |
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