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    avec FRANÇOIS MIVILLE-DESCHÊNES
 








Interview réalisée par Héloïse Dautricourt à l'occasion de la sortie de l'album " Les évangiles empoisonnés", le 4 ème tome de la série Millénaire (paru aux éditions Les humanoïdes Associés).



Dédicace Millénaire
 


Le quatrième épisode de la série Millénaire, Les Évangiles empoisonnés, vient de sortir. Pourriez-vous nous le présenter  ?

François Miville-Deschênes: En tant que dessinateur, je ne peux qu’encourager les lecteurs à se précipiter sur cette nouvelle aventure du Saxon : elle m’a offert de bons moments de dessin, qu’ils apprécieront autant que moi j’espère.
Il y a dans ce tome moult ingrédients susceptibles de réjouir le dessinateur réaliste que je suis : chevaux, goules, scènes quotidiennes de la vie médiévale, jolies filles, bagarres, etc. Le tout enrobé dans un scénario d’une remarquable finesse. Que demander de plus ?



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Comment vous y prenez-vous pour parvenir à relater une époque historique si reculée ?


François Miville-Deschênes : Il n’a pas été aisé de trouver la documentation nécessaire pour la reconstitution historique: j’ai maintenant l’intime conviction que l’an mil est véritablement le parent pauvre de l’Histoire. Ce n’est pas une sinécure : j’aurais eu plus de facilité à trouver les renseignements nécessaires à la réalisation des aventures d’une amibe au dévonien !!!
Heureusement, la recherche de documentation ne me rebute pas et mon travail d’illustrateur scientifique et historique m’a appris à trouver ce qu’il me faut et à interpréter à partir de textes. En effet, cette époque est pauvre en iconographie, surtout architecturale, il faut souvent se baser sur ce qui a précédé (quand cela est possible) et sur ce qui a suivi. Ce n’est pas un manuel didactique pour autant, je n’ai pas cette ambition ni cette prétention ; l’important est de rendre le tout crédible et j’ose espérer y être parvenu.



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Vous avez toujours été attiré par l’illustration qu’elle soit fantastique, scientifique ou autres. Comment en êtes-vous arrivé à la bande dessinée  ?

François Miville-Deschênes : Comme vous le dites, par le biais du monde de l’illustration. Fatigué des délais inhumains et des retards de paiements fréquents, j’ai décidé au printemps 2002, d’envoyer aux éditeurs un dossier proposant une histoire se déroulant en Nouvelle-France, vers 1660. Les Humanos furent les plus rapides sur la gâchette, ils me contactèrent moins de deux semaines après l’envoi et, très intéressés par mon dessin, me proposèrent le synopsis de Millénaire 1.



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Vous avez maintenant 4 albums derrière vous et une technique solide pour un dessin réaliste de grande beauté. Comment voyez-vous votre évolution dans le 9ème art par la suite ? Souhaitez-vous y consacrer plus ou moins de temps qu’auparavant ?

François Miville-Deschênes : Merci pour le compliment. Avec deux enfants en bas âge, il m’est impossible d’allouer davantage de mon précieux temps à la BD. D’ailleurs le petit dernier a tant affecté mes nuits que réussir à clore ce tome 4 a représenté une belle épreuve. J’ai craint que le manque de sommeil constant n’ait des répercussions sur la qualité de mon travail, mais il semble bien que seul mon rythme en ait pâti et que le reste n’ait pas trop souffert. Et puis, j’ai d’autres projets sur lesquels il me plaît de travailler, je ne compte donc pas consacrer tout mon temps à la bande dessinée.

Quant à mon évolution dans le 9ème art, je ne m’en préoccupe pas outre mesure, puisque je dessine avant tout pour le plaisir. Cela me suffit largement.



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Le scénario jouant sur le religieux, l’historique et le fantastique est vraiment particulier et prenant. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans celui-ci ?

François Miville-Deschênes : Justement ce mélange des trois genres, dont résulte un univers qui n’appartient ni à l’héroïc-fantasy tant exploitée, ni à la bande dessinée historique sensu stricto, malgré l’attention que je porte à la reconstitution de l’environnement de cette époque. Ce souci de fidélité permet, je pense, de crédibiliser ce monde médiéval. Les manifestations sporadiques de fantastique ou de science-fiction sont pour moi de petites récréations que j’apprécie beaucoup quand elles se présentent.

Il y a aussi le fait que chaque album offre une aventure complète trouvant son dénouement tandis que la grande histoire se prolonge sur l’ensemble de la série. On épargne au lecteur le frustrant « à suivre » ; il peut refermer l’album avec satisfaction en ayant eu le fin mot de l’affaire (d’une affaire, du moins). Bien sûr, tout ne s’arrête pas là : j’encourage ce cher lecteur à rouvrir l’album sans attendre et à le relire une seconde ou une troisième fois, on n’est jamais trop prudent.



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Êtes-vous vous-même impliqué dans ce scénario ?

François Miville-Deschênes : Oui, de plus en plus, mais mes interventions se limitent au contenu de certaines séquences sans modifier la trame profonde de l’histoire du scénariste. Je propose des idées à la lecture du synopsis ou en cours de travail et Richard les intègre au fur et à mesure. Cela tient parfois du détail ; dans le tome 4, par exemple, la voiture de l’Évêque est secouée par un cahot d’importance et l’on comprend un peu plus loin qu’elle vient de rouler sur un manant qui était étendu en bordure de la rue. C’est le genre d’ajout que je suggère ici et là, souvent au moment de crayonner. Autre exemple, dans le même tome, je lui avais demandé « carte blanche » pour une séquence de bagarre contre des goules ; il a accepté sans hésiter, se contentant de me préciser ce qui devait absolument apparaître ou être dit et j’ai chorégraphié ce passage. Cet exercice est très rafraîchissant, me permettant de m’extirper un peu de la routine et de la voie toute tracée du scénario.

Case extraite des évangiles empoisonnés
© Les Humanoïdes Associés


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Différenciez-vous le travail de dessinateur du plaisir de dessiner ? Autrement dit vous sentez-vous vraiment « au travail » ?

François Miville-Deschênes : Excellente question. On ne me l’avait jamais posée, celle-là et elle est sacrément pertinente. Oui, la bande dessinée est devenue un « travail ». Cela n’a rien de vraiment étonnant : les contraintes diverses qu’impose la réalisation d’un album font que cet exercice ne peut rivaliser avec la liberté et le plaisir que procure la création « personnelle », où personne n’intervient de quelque façon que ce soit. Attention, cependant: travail ne signifie pas pour autant désagrément, mais le carcan temporel amène inévitablement à considérer le dessin pour la BD comme quelque chose d’imposé. Je trouve dans la recherche, le découpage et le dessin lui-même une grande satisfaction, elle est simplement différente de celle que m’apporte la peinture ou le croquis « en liberté totale ». Évidemment, je ne parle que pour moi et un autre auteur pourrait probablement vous dire autre chose.



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Utilisez-vous beaucoup l’outil informatique dans le cadre de la série Millénaire. Pourriez-vous nous en dire un peu plus par rapport à votre technique ?

François Miville-Deschênes : Non, je suis un australopithèque de l’informatique. Je n’ai pas de temps à consacrer à l’apprentissage et à la maîtrise des différents logiciels.  Quand bien même en aurais-je, j’aime surtout dessiner et peindre, j’aime le contact du crayon ou du pinceau sur le papier ou la toile, l’odeur des divers médiums ; ce que ne m’offre évidemment pas l’ordinateur. Le dessin lui-même m’est aisé, ce n’est pas quelque chose qui me demande un gros effort. En revanche, je dépense plus d’énergie cérébrale pour le découpage, pour la composition de mes planches ou des cases, mais  l’ordinateur n’y changerait probablement rien. Ça, c’est en ce qui concerne mon cas très précisément. Comme je l’ai dit précédemment, les contraintes familiales étant ce qu’elles sont pour l’instant, le temps me manque pour certaines choses et la coloration est de celles-là. Je collabore donc avec un coloriste mexicain que je dirige à distance afin d’obtenir un résultat assez près de ce que je ferais moi-même en coloration traditionnelle. Je lui fournis des exemples au feutre ou à l’aquarelle sur des photocopies, des précisions sur la disposition des ombres et de la lumière, puis il essaie autant que possible de s’en approcher. Comme il est doué, il y parvient assez souvent. Il m’envoie ensuite la planche par internet et je lui indique la nature des inévitables corrections à apporter, quitte à lui faire d’autres exemples plus précis. Cette étape me demande un temps considérable, mais tout de même moins que si j’avais l’entièreté de la coloration à réaliser. De plus, à force de travailler ensemble, il se rapproche de plus en plus de ce que je souhaite, délaissant ses « travers » hérités des comics. Je suis arrivé à le faire s’éloigner progressivement de ces détestables dégradés, froids, lisses et artificiels qui, selon moi, sont une véritable calamité dans les bandes dessinées mettant en scène des époques passées. Je trouve que ce traitement de style « aérographe » fonctionne parfois mieux visuellement avec les genres futuristes. Mais comme je dis toujours : c’est mon opinion… et je la partage!



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Comment ressentez-vous le marché de la BD au Canada. Etes-vous reconnu dans votre propre pays par rapport à cet art ?

François Miville-Deschênes : Il faudrait le demander à d’autres que moi, j’habite loin et ne suis guère en contact avec ceux qui fraient dans ce milieu et assez rarement avec mes lecteurs. Toutefois, en ce qui me concerne, je me reconnais assez bien dans la BD… Blague à part, le monde de la bande dessinée au Québec est relativement petit. Nous ne sommes que sept millions et la proportion de cette population qui lit –et achète- de la BD doit être assez faible. Nous sommes quelques uns à collaborer avec des éditeurs européens ou états-uniens, chacun dans un style et un genre différents de ceux des collègues, alors j’ai l’impression que tous obtiennent une certaine reconnaissance de leur propre lectorat. Je pense que plus nous serons nombreux, plus la BD en bénéficiera et cessera peu à peu d’être, dans la mentalité populaire, un produit luxueux ou réservé aux enfants et à quelques ados attardés. À l’adolescence, si j’avais su qu’il était possible pour un dessinateur québécois de vivre de la BD, les choses auraient sans doute été différentes, mais ce n’était pas le cas à l’époque, puisqu’il n’existait pas de modèle. J’espère démontrer aux jeunes férus de dessin et fous de BD qu’il est désormais possible d’y arriver.



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Avez-vous eu des difficultés à rentrer dans le métier vu votre situation géographique ?

François Miville-Deschênes : Absolument aucune. Les distances sont désormais abolies et l’internet me permet d’envoyer mes esquisses de découpage instantanément. Que j’aie été au Québec n’a jamais représenté un obstacle à ce jour. Là où la tradition perdure, c’est en ce qui concerne l’envoi final des planches originales par la poste: il faut qu’elles traversent l’atlantique pour aboutir chez l’Éditeur et être numérisées. Je ne peux me charger de cette opération moi-même, car le format de mes planches nécessite un scanner capable de traiter des feuilles de grande dimension, ce qui n’est pas le cas du mien (il ne prendrait même pas une demi-planche). Habitant dans une région éloignée des centres urbains, il n’y a pas non plus d’entreprise possédant ce type de machine à proximité de chez moi.



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Comment ressentez-vous votre relation avec le lecteur ? Que pensez-vous qu’il attende de vous ?

François Miville-Deschênes : Ce que j’attends moi-même, comme lecteur, de la part des auteurs que je lis: qu’ils fassent de leur mieux. Étant moi-même dessinateur, je ne déchiffre malheureusement pas les planches d’un album de la même manière que le lecteur lambda ; je vois si le dessinateur s’est contenté de « faire ce qui devait être fait » ou s’il a essayé d’en donner un peu plus. S’il a choisi l’angle de vue facile, le plan rapproché aisé ou s’il a affronté la perspective ardue ou la position complexe. Je ne préconise pas la virtuosité à tout prix : elle peut être nuisible à la lisibilité quand elle tombe dans la gratuité. Bon, tout cela doit être un genre de déformation professionnelle, j’aimerais m’en débarrasser parfois et lire innocemment…



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Si vous étiez un personnage de BD quel serait-il ?

François Miville-Deschênes : Que cela reste entre nous, mais je confesse que Rahan me plairait bien…



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Quel est votre prochain projet ?

François Miville-Deschênes : J’en ai quelques-uns sur le feu ; il y a de bonnes chances pour qu’après le tome 5 de Millénaire, je m’attaque à une histoire d’amour se déroulant dans une France post-cataclysmique. Je ne peux en dire plus pour le moment, tout n’étant pas encore définitivement ficelé pour ce projet. À moins que je ne poursuive avec le sixième tome des aventures de Raedwald, ça reste à voir pour le moment. Le monde des pirates m’ayant toujours intéressé, j’ai en chantier un scénario portant sur le sujet, auquel je travaille occasionnellement et que j’aimerais proposer un jour aux éditeurs. Comme je suis incapable de rester inactif, j’ai aussi entamé l’écriture et les recherches pour une histoire se déroulant dans ma région natale, la Gaspésie, pendant la seconde guerre mondiale, mais là, il s’agit d’un projet de longue haleine.



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Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

François Miville-Deschênes : De faire toujours de mon mieux… malgré les nuits écourtées.







 
Geluck